Apple reprend la couronne à Wall Street : le marché commence-t-il à douter de la course aux infrastructures d’IA ?

Apple a retrouvé sa place de première capitalisation de Wall Street au détriment de NVIDIA, avec une valorisation désormais proche de 5 000 milliards de dollars. La marque à la pomme reprend ainsi un rang qu’elle n’avait plus occupé depuis avril 2025, portée à la fois par la progression récente de son action et par la correction des valeurs liées aux semi-conducteurs.

Ce passage de témoin ne doit toutefois pas être interprété comme une simple alternance entre deux géants de la technologie. Il révèle surtout une évolution plus profonde de la perception des investisseurs à l’égard de l’intelligence artificielle. Pendant de nombreux mois, Apple a été pénalisée pour son retard apparent dans l’IA générative. Le groupe semblait moins avancé que Microsoft, Alphabet, Meta ou Amazon, qui ont investi massivement dans les modèles de langage et dans les infrastructures nécessaires à leur fonctionnement.

Cette prudence est désormais regardée sous un angle différent. Alors que les dépenses consacrées aux datas centers atteignent des montants considérables, le modèle d’Apple apparaît beaucoup moins gourmand en capitaux. Le groupe peut intégrer des technologies développées par des partenaires et les monétiser auprès d’une immense base installée. L’IA pourrait ainsi soutenir les ventes de services, enrichir l’expérience utilisateur et accélérer le renouvellement des iPhone, sans obliger Apple à financer seule une infrastructure mondiale de serveurs et de centres de données.

Son retard initial devient donc presque un avantage. L’entreprise peut attendre que les technologies se stabilisent avant de les intégrer dans ses produits, en évitant une partie des coûts supportés par ses concurrents.

Le financement de l’IA commence à inquiéter les marchés

Dans le même temps, l’enthousiasme qui entourait les infrastructures d’intelligence artificielle depuis plusieurs mois commence à se tempérer. L’indice SOXX Philadelphia Semiconductor a reculé de plus de 22 % par rapport à son récent sommet, tandis que Nvidia, pourtant principal bénéficiaire des dépenses d’investissement des hyperscalers, abandonne environ 18 % depuis son record de la mi-mai.

Cette correction ne signifie pas que les investisseurs remettent en cause le potentiel économique de l’IA. Elle traduit plutôt une exigence croissante concernant la rentabilité des sommes engagées. L’attention se déplace progressivement du montant des investissements vers les revenus et les flux de trésorerie réellement générés par ces infrastructures.

Les informations révélées cette semaine, concernant une éventuelle garantie de 250 milliards de dollars apportée par Nvidia à un gigantesque projet de datas centers destinés à OpenAI ont renforcé ces interrogations. Le groupe discuterait également d’un mécanisme de financement pouvant permettre à OpenAI d’acquérir jusqu’à 350 milliards de dollars de puces. Ces montants alimentent le débat autour du financement circulaire de l’économie de l’IA.

Le risque est que les fournisseurs de technologies soient progressivement amenés à financer leurs propres clients pour leur permettre de continuer à acheter leurs produits. À court terme, ce système entretient la croissance de la demande et soutient les carnets de commandes. À plus long terme, il complique l’évaluation de la qualité réelle de cette demande.

Les investisseurs cherchent désormais à savoir si l’essor des infrastructures repose sur une demande finale solide ou sur un enchaînement de financements croisés entre fabricants de puces, développeurs de modèles, opérateurs de data centers et grands groupes technologiques. Le recul de Nvidia et d’AMD illustre cette montée de la prudence. Le marché ne rejette pas l’IA, mais commence à distinguer plus nettement les entreprises qui financent l’infrastructure de celles qui pourront la monétiser auprès du grand public.

Apple doit désormais transformer son avantage en croissance

Apple se retrouve précisément dans cette seconde catégorie. Son principal atout réside moins dans sa capacité à développer le modèle d’intelligence artificielle le plus puissant que dans son aptitude à intégrer ces technologies dans des produits utilisés quotidiennement par des centaines de millions de consommateurs.

Le groupe dispose déjà des appareils, du système d’exploitation, des services de paiement, des boutiques d’applications et de la relation directe avec l’utilisateur. Cette position lui permet de transformer une innovation technologique en nouveaux usages, en abonnements supplémentaires ou en cycles de renouvellement plus rapides.

La reconquête de la première place à Wall Street reste néanmoins fragile. Avec une valorisation proche de 5 000 milliards de dollars, Apple ne peut plus se contenter de profiter de la correction des semi-conducteurs. Ses résultats trimestriels publiés le 30 juillet, devront confirmer que l’iPhone et les services restent suffisamment dynamiques pour soutenir une telle capitalisation.

Le marché surveillera également l’évolution des marges, alors que la hausse du prix de certains composants pourrait commencer à peser sur la rentabilité. La keynote de septembre constituera un autre rendez-vous important. La présentation attendue des iPhone 18 Pro et Pro Max, ainsi que d’un premier iPhone pliable, pourrait relancer l’innovation matérielle et stimuler le renouvellement des appareils. Ce rendez-vous interviendrait également dans un contexte de transition à la tête du groupe, avec l’arrivée de John Ternus comme directeur général et le passage de Tim Cook au poste d’Executive Chairman.

Apple doit donc démontrer que son retour au sommet ne repose pas uniquement sur les difficultés de Nvidia, mais sur une stratégie capable de monétiser l’IA sans participer à une course ruineuse aux infrastructures. Le nouveau leadership boursier oppose finalement deux visions de l’intelligence artificielle : celle des entreprises qui dépensent des centaines de milliards pour construire ses fondations, et celle d’Apple, qui entend surtout tirer profit des usages développés au-dessus de ces infrastructures.

Antoine Fraysse-Soulier est responsable de l’analyse des Marchés chez eToro. Ayant plus de quinze ans d’expérience en finance de marché (Brokers, Asset Managers), il nous a rejoint en 2019 pour partager sa connaissance et son expérience à toute la communauté eToro.

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